La souffrance comme catalyseur d’un changement en nous #2

Crédit photo Cristian Newman sur Unsplash

Chaque enseignant de l’IFY doit rédiger et présenter un mémoire pour valider son diplôme de fin de formation. J’ai synthétisé les grandes lignes de mon travail pour en extraire deux articles, dont voici le second. Le texte se réfère à des sūtra particuliers, cités dans le texte : par exemple « YS II.23 » se rapporte à « yoga-sūtra, chapitre II, sūtra 23 »

Sortir de la souffrance

La clairvoyance pour changer son rapport au monde

Le terme duḥkha est répétitif dans le yoga-sūtra (YS). Il me semble important de souligner qu’un des objectifs majeurs du yoga est « d’éviter la souffrance qui n’est pas encore arrivée » (YS II.16). Il s’agit d’ailleurs selon moi d’un enjeu vital dans nos comportements quotidiens si l’on souhaite « aller vers du mieux ».

Pour cela (voir partie 1), le yoga-sūtra nous invite à quitter avidyā (la connaissance erronée), à l’origine de samyoga (la confusion) entre ce qui perçoit en nous et ce qui est perçu, à travers l’installation de viveka (discrimination) : nous ne sommes pas que cet être qui souffre, il y a quelque chose en nous de stable, immuable, joyeux, vivant et qui regarde les expériences que la vie nous fait traverser, bonnes ou mauvaises.

Le yoga comme support pour y voir plus clair

Viveka me semble personnellement compliqué à définir puisque, par définition, je ne suis pas dans cet état : je ne peux qu’appréhender ce que cela signifie et me rattacher à ce que je vis et que je peux saisir.

Je retiens que viveka est l’objectif pour sortir de la souffrance, qu’elle soit passée ou future, et qu’il repose sur un discernement mené de manière continue et paisible (YS II.26) : ce discernement constitue une démarche progressive par étapes et Patañjali en liste sept (YS II.27) sans les détailler. Les commentateurs classiques, nous dit Frans Moors dans sa traduction, les précisent en insistant sur les quatre premières, qui jouent un rôle important dans le domaine de l’action :

  • 1. Prendre conscience de la souffrance en nous, reconnaître ce qu’il faut éviter
  • 2. En trouver les origines, les causes profondes
  • 3. Se fixer un objectif réaliste et accessible
  • 4. Mettre en place les moyens adéquats pour l’atteindre, fixer une stratégie
  • 5 à 7. Trois étapes de progression, du grossier au subtil

Un cheminement

Le schéma ci-dessous présente les principaux éléments présentés dans le yoga-sūtra en rapport avec la souffrance. Le cycle habituel est représenté en rouge : avidyā cause samyoga qui cause duḥkha. Celui-ci, ou les kleśa, peuvent guider nos karma, ce qui réensemence les kleśa.

Au début, l’installation de viveka commence par la perception de duḥkha, ce qui permet de mettre en place des moyens pour en sortir : ceci passe notamment par une modification de nos karma, ce qui favorise une meilleure perception de notre fonctionnement et de la réalité. Ainsi, la démarche aboutie à une réduction régulière d’avidyā et par conséquence une réduction de samyoga et de duḥkha, en plus de réduire les autres kleśa, eux-mêmes cause de souffrance.

La première étape, préalable à toute la démarche, me renvoie à ce que je vis et ce que le sūtra II.5 dit de la confusion entre plaisir et souffrance : tant qu’on ne remarque pas que l’on souffre, on ne peut pas vouloir changer quelque chose. Savoir se remettre en question, c’est aussi mettre le doigt là où ça fait mal : la première étape est donc d’accepter de ressentir que quelque chose ne va pas.

Appliquer une méthode au quotidien

De fait, je trouve le yoga très pragmatique, à l’image de ce que l’Inde propose bien souvent, et je me permets d’utiliser le terme de « boîte à outils » à son sujet. Bien sûr, la notion de viveka reste un peu abstraite en raison de sa nature : un état de discernement que nous cherchons à atteindre et qui nous échappe une partie du temps. Heureusement, la progression en 7 étapes est déjà plus concrète pour moi car elle se rattache à une démarche applicable : de la perception de la douleur jusqu’à la mise en place d’une stratégie pour y remédier, même si le but final reste viveka, le discernement salvateur, mené de manière continue et paisible.

Ici, le yoga-sūtra va encore plus loin dans les détails et propose une liste précise d’éléments à mettre en place dans sa vie pour y voir toujours un peu plus clair : c’est l’application des 8 corps du yoga (YS II.28), la base de notre démarche dans le cadre de l’IFY. A cette occasion, j’illustre rapidement ce thème par l’arbre qui représente ces 8 aspects de la démarche.

L’arbre des 8 corps du yoga

Le yoga : une déclinaison au quotidien

J’ai écrit ce passage suite aux vacances de Noël où j’ai passé une dizaine de jours en dehors de mes conditions de vie habituelles : déplacements chez les uns et les autres, modification de mes horaires de couchers/levers, augmentation du temps de sommeil, modification des horaires de repas, de la quantité ingérée, augmentation des protéines animales, extraction du rythme quotidien, avec des activités à suivre, des informations à regarder, des messages à envoyer, etc.

Sur cette période, j’ai quasiment arrêté les pratiques, au sens où on l’entend couramment, c’est-à-dire se poser au moins une demi-heure sur un tapis pour faire des āsana, des pranayama, puis méditer. Et bien je vois que le yoga, ou de manière globale tout ce que je viens d’exposer, laisse une trace constante que je retrouve à tous les niveaux de ma vie, car la conscience avec laquelle je vis a changé.

De fait, je prends un petit moment avant de m’endormir pour détendre le corps et le mental, je vais réveiller mon corps en douceur le matin et marquer cette nouvelle journée qui commence, j’essaie de garder en mémoire à chaque repas la chance que j’ai de pouvoir manger à ma faim, je savoure intensément chaque petit moment passé avec l’un ou l’autre, chaque petite discussion, où le corps dit parfois plus que les mots et qui éclaire sur l’état profond de la personne en face, je me rends compte que je suis plus attentif à plein de petits détails et pas forcément les mêmes choses qu’avant, que mes positions et mouvements ont changé et que je marche d’une manière différente, je respire différemment, j’ai un autre rapport aux maladies, à la douleur physique, par exemple avec les petits blessures du quotidien.

La manière dont je le vis

Les exemples sont encore très nombreux, par exemple mon rapport au temps a changé : je prends quotidiennement le train pour aller travailler et je vois plus facilement chaque retard comme une opportunité soit de méditer, soit de regarder tout simplement le ciel, la ville, les gens qui passent. Je me redis que même si je m’énervais, cela ne changerait rien, alors je préfère être heureux d’être là.

A une époque, j’aurais été stressé de voir que mon métro a du retard et que j’allais manquer mon train. Aujourd’hui, j’ai plus tendance à me dire que le métro arrivera quand il arrivera : j’ai fait de mon mieux pour être à l’heure en toute bonne foi et prendre suffisamment d’avance. S’il y a un évènement exceptionnel qui empêche mon trajet, j’essaie de voir comment je peux le contourner (changer de moyen de transport ? Y aller à pied…) et sinon je me fais une raison et patiente tout en observant l’évolution de la situation pour adapter ma réaction.

La prise de conscience de viveka en 7 étapes est une solution intégrée à la démarche du yoga. Bien sûr, il existe beaucoup d’autres cheminements spirituels possibles, proposés par différents courants de pensée, et je comprends que le but global est à peu près le même : changer simplement son rapport au monde pour vivre mieux les évènements de la vie. A chacun d’avancer dans sa vie en suivante la démarche qui lui semble la plus évidente pour lui, tant que la souffrance reste présente.

Et une petite citation, qui résume plutôt bien ce chapitre :

« J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé. »

Voltaire

Conclusion : ce que nous apprend la souffrance au quotidien

Après avoir illustré rapidement ce que le yoga signifie pour moi dans cette recherche de clarté, je voudrais conclure en allant un peu plus loin et ouvrir quelques réflexions pour changer de regard sur la souffrance. Si viveka est une démarche longue pour y voir plus clair et qu’elle mène à une compréhension du monde, j’ai l’impression que le yoga serait en quelque sorte l’art d’observer plus finement sa vie, pour la vivre plus intensément : qu’est-ce que mon corps, mes ressentis et mes réactions me disent de moi ?

Relativiser la souffrance

La vie est pleine de joies et de souffrances, je n’insiste pas là-dessus car je pense que cela est relativement universel. Bien sûr, chaque être humain a les siennes et cette notion doit résonner dans son fonctionnement le plus intime : je pense que chacun trouve, à son niveau, quelque chose qui le confronte et se retrouve face à des situations partiellement ou totalement inconfortables. Or nous percevons tous le monde sous un jour différent, en grande partie en raison des représentations que nous en avons : nous percevons le monde à travers les lunettes de notre éducation, culture, religion, développement propre, expériences passées, etc.

La souffrance, ou le degré de souffrance que nous pouvons ressentir, dépend donc essentiellement de nos représentations et met en jeu quelque chose en nous : qu’est-ce qui me fait souffrir dans la situation que je vis ? Chacun réagira profondément différemment à une situation identique, en fonction de qui il est, ce qu’il a déjà vécu, la distance qu’il met par rapport à l’événement en question, etc. Dans cette optique-là, il me semble que la souffrance est le révélateur d’un certain rapport au monde.

« Par notre manière de penser et nos attitudes, nous construisons notre bonheur ou notre malheur. »

Paul Verlaine

La prise de conscience qu’il ne s’agit que de représentations personnelles d’une réalité et non pas de la réalité elle-même (souffrance subjective) permet d’accueillir avec plus de bienveillance « ce qui est » et de réduire cette souffrance en nous.

Laisser une juste place pour la confrontation, sans tout éviter

Comme déjà vu, le yoga nous invite à « y voir plus clair » dans ce qui est inconfortable ou douloureux et il nous invite à éviter la souffrance qui n’est pas encore advenue (YS II.16).

Cette réflexion me semble tout à fait fondée et appelle en même temps en moi un besoin de précision, car je rencontre des personnes dont j’ai l’impression qu’elles l’appliquent à l’extrême. De ce que je comprends, elles sont dans une telle recherche d’évitement de la souffrance et par extension de tout ce qui est source d’inconfort, qu’elles en arrivent à fuir toute source potentielle de désagrément. Quelque part, ces personnes ne supportent pas de sortir un tant soit peu de leur zone de confort. Cela mène parfois à des réactions que je trouve complètement disproportionnées par rapport au supposé inconfort. Est-ce que fuir en permanence est vivre ?

Ainsi, cette fuite me semble contradictoire avec une réaction saine face à la souffrance. Personnellement, je comprends la démarche du yoga comme un appel à se confronter à ses limites, à s’y adapter en tâtonnant au besoin, à regarder comment ses propres limites évoluent dans le temps. Donc, évitons ce qui peut l’être au maximum, même si cela n’est pas toujours suffisant. Et quand il n’est pas possible de tout éviter, cela signifie qu’il reste de la souffrance, ou en tout cas de l’inconfort non réglé, et que celui-ci continue de nous interroger.

Il me semble impossible de retirer rapidement la souffrance puisqu’il s’agit d’une longue démarche de prise de conscience et il me semble vain de vouloir aller trop vite ou de se tromper d’objectif en retirant les sources potentielles de souffrance sans y remédier fondamentalement. Le véritable objectif n’est-il pas d’arriver à traverser en toute sérénité des événements qui nous auraient fait souffrir auparavant ?

Accepter… tout en tenant un cap !

Je pense sincèrement que la vie nous apporte des éléments auxquels nous n’y pouvons rien et que nous devons apprendre à « faire avec ». Le yoga en parle avec la notion iśvara-praṇidhānā, un des fondements de l’action pour le yoga. Il semble donc important de laisser une place à l’acceptation, à la confiance et au laisser faire. Desikachar nous dit :

« iśvara-praṇidhānā signifie aussi : N’anticipez pas que tout arrive comme vous le souhaitez, mais ne perdez pas espoir non plus. Plus vous anticipez et plus vous serez déçus alors que moins vous attendrez et plus vous recevrez. ».

Il me semble indispensable de ne pas se laisser porter non plus par la vie, dans une démarche attentiste passive : il est légitime d’avoir des attentes, des envies, d’essayer de répondre à ses besoins, d’avoir des objectifs dans la vie, des désirs qui nous portent, des élans vers le futur. Dans ce sens, il n’est pas possible de tout accepter, notamment quand un élément extérieur nous contraint à enfreindre notre éthique personnelle : se battre pour ses idées reste un élément porteur de sens.

Entre ces deux réflexions, il est possible d’y voir une contradiction, alors que ce n’est pas le cas. La Bhagavad-Gita aborde très précisément la place de l’action portée par iśvara-praṇidhānā :

« Il fallait agir, mais sans réfléchir aux fruits de l’acte, aux bénéfices, de toute nature qu’une action pourrait entraîner. Krishna parla de l’oubli du désir, et du détachement, sans quoi aucune action ne s’accomplit par elle-même. » […] « Krishna dit alors que le renoncement ne suffit pas, qu’il ne faut pas demeurer solitaire, inactif car nous sommes tous au service du monde et le monde a besoin de nous. »

Quelle acceptation?

A mes yeux, la question de l’acceptation reste posée, sans doute parce que iśvara-praṇidhānā est encore une quête pour moi : qu’est-ce que j’accepte et qu’est-ce que je n’accepte pas ? Ou bien : comment identifier ce qui me dépasse et auquel je n’y peux rien, par rapport à ce que je désire changer et dont j’en ai la capacité effective ?

A mes états de réflexion et par rapport à mes expériences de vie actuelles, je formulerais cette notion de la sorte : y voir plus clair en soi permet de mieux identifier ce qui nous porte et ce qui nous pèse, à partir de quoi nous sommes en capacité de donner volontairement un élan, une direction à notre vie plutôt vers ce qui nous porte.

Les choix de vie au quotidien peuvent par exemple donner plus de place à certaines activités, certaines personnes, certaines manières de s’alimenter, de se comporter avec les autres, de regarder ce qui nous arrive… Puis, à partir de cette intention de « faire de son mieux » en tendant vers quelque chose, nous sommes appelés à observer si des obstacles se mettent sur notre chemin ou au contraire si cela « coule de source ». Ces obstacles peuvent être des avertissements que ce n’est pas le bon chemin, alors que d’autres sont facilement franchis avec un peu de ténacité et confortent le cap choisi. Est-ce le moment pour lancer tel projet ? En ai-je l’énergie ? Quel obstacle dois-je franchir ? Quelle part d’inconnu y a-t-il et comment est-ce que je peux composer avec ?

A mes yeux, la difficulté de la vie est de faire la part des choses entre les vrais obstacles et les petites haltes du parcours, entre ce qui vaut le coup de se battre et ce qu’il faut accepter. C’est d’ailleurs peut-être ce que l’on appelle la sagesse.

En ressortir grandi

Avec l’occasion donnée par la rédaction de ce mémoire de revisiter mes dernières années, je dirais enfin que chaque étape difficile à franchir m’a fait grandir : la vie n’est pas un long fleuve tranquille et, quelque part, tant mieux. Le bonheur par définition a besoin du malheur comme mètre étalon : si l’un disparaît, l’autre n’a plus de signification. L’un ne peut pas exister sans l’autre.

J’ai de plus en plus cette image en tête que la vie ressemble à la construction d’un puzzle : chaque nouvelle étape permet de rajouter des pièces, de constituer un petit motif, de retrouver des couleurs qu’on a déjà vues. Puis éventuellement un événement permet de relier un petit ensemble à d’autres petits motifs déjà constitués. On peut commencer par mettre un cadre, qui donne la structure et délimite l’ensemble ou bien chercher des motifs similaires ou chercher à construire par couleurs… chacun a sa manière d’avancer.

Crédit photo : Modnar de Morguefile

Pour ma part, je commence à trouver une forme de logique dans ma vie, avec le recul du temps. Des éléments très disparates de mon passé et de mon présent se retrouvent tout à coup côté à côte à leur juste place, dans un enchaînement à la fois logique, surprenant et tellement simple.

Alors si mes souffrances me permettent petit à petit de construire ce grand puzzle, j’espère en trouver toutes les pièces et avoir l’occasion d’en saisir la globalité un jour.

Laurent SIMON (synthèse du mémoire rédigé en 2017)